Leonard Cohen, Livre de la Miséricorde, 15€   Un artiste honnête, de ces créateurs du verbe qui nous emmènent sur les chemins humbles de leur recherche métaphysique. Le génial Cohen emporte le lecteur vers ses doutes, ses éclairages et ses révélations, en dehors de tout dogme ou d’une institution sclérosante. A lire, à relire.  Charles

Librairie d’étincelles

3 rue Jean-Jacques Rousseau 74000 Annecy

Tel : 04 50 45 25 95

 

la-procure-librairie-d-etincelles-logo-droite

       De passage à Paris, lors de son entrée à l’Académie française, René Girard (1926-2015), célèbre professeur à l’université de Stanford, USA, accepta de donner une conférence dans la librairie parisienne située à Saint-Germain-des-Prés où j’apprenais mon métier de libraire. En le rencontrant plusieurs fois pour préparer cette conférence sur Shakespeare et la Bible, l’anthropologue au surnom de « Darwin des sciences humaines » m’incita à réfléchir avec lui sur le métier de libraire dont la principale fonction consiste à faire découvrir des textes. Nos échanges furent limpides et nous remarquâmes ensemble la difficulté pour le public d’aborder des textes de manière nue, sans préjugés ni pseudos-analyses, une liberté de lecture propre à ouvrir et rendre à de nombreux chefs d’œuvres leur aura initiale : lire c’est transiter par des mots qui nous traversent et éclairent en nous des zones inexplorées. Les travaux de René Girard prirent une renommée mondiale lorsque la science découvre l’importance fondamentale des neurones miroirs qui révèlent soudain nos interdépendances les uns aux autres. Au cœur des grands textes, décoffrés de leurs étiquettes, dormait une vérité « neurologique » de premier ordre, le mimétisme, oui, une vérité génétique, une fraternité latente mais contrariée, car c’est bien d’elle dont il s’agit, une découverte-vérité en filigrane dans cinq mille ans de littérature, une révélation sur l’origine de la violence capable pour notre bien-être de bouleverser l’usage de nous-mêmes.

       René Girard disait cette phrase de Camus « mal nommer les choses c’est ajouter aux malheurs du monde ». Il faut dire qu’Albert Camus sentait juste, il cherchait un langage fédérateur qui combattrait une appréhension, une pensée binaire du monde, le privant de tout libre-arbitre, comble de la violence mentale. Depuis l’origine du monde, les mots sont nos premiers outils pour puiser en nous ce qui donne force, énergie et chair à vos vies. Les mots savent de nos fibres, de nos nerfs, de nos liens avec les autres ce que nous ignorions hier encore de nous-mêmes. Lire est une fécondation, d’une intimité inouïe, de l’ordre exact et sacré d’une semence qui germe en terre : c’est une vérité, sensuelle, tactile, un mot qui nous rentre dans la chair et éclaire soudain notre conscience d’un nouveau discernement, c’est l’instant du germe, de l’étincelle, des étincelles d’où provient le nom de notre librairie. Une librairie est un commerce indispensable, une grainerie, de mots aux agencements honnêtes capables de nous donner à voir, à sentir, à rectifier, à développer, à changer notre climat mental, à éteindre des gestes violents envers soi, les femmes, les hommes et les enfants. N’en déplaise aux vivants déjà morts, lire c’est manger un morceau de pain, boire un verre d’eau, donner un baiser, « s’empêcher de se déliter » aussi, comme dirait Camus. Nos libraires savent avec gratitude et pudeur ce qu’ils doivent aux textes, à la mine du langage qui est notre seul recours pour rester des hommes et des femmes dignes du cœur qui tape dans nos poitrines. Rester en vie dans ce vieux monde aux fausses allures modernes, ce vieux monde insoutenable et malade. Afin de soutenir plus que jamais nos monologues intérieurs et d’opérer au plus juste les indispensables changements à venir, nous vous proposons une sélection d’ouvrages nécessaires, tout en continuant à faire réimprimer pour vous des textes d’auteurs soit-disant inactuels alors qu’ils sont pourtant en avance sur nous. Les mots qui nous traversent nous aident à identifier le talent respectif qui dort en chacun de nous, la découverte et l’usage du talent propre à chacun et notre unique moyen d’assainir ce monde en s’y sentant utile, nécessaire, créateur et surtout vivant. Cette pandémie sollicite nos forces souterraines, les mots sont les clés pour le nouveaux printemps du langage, une nouvelle pulsation en nos tripes, une nouvelle médiation intime comme dirait Girard, le changement du monde commence par soi. Une fraternité nous sollicite, ici et maintenant : Rimbaud, Yourcenar, Jean de la Croix, Shakespeare, les Évangiles, Simone Weil, Péguy, Bernanos, Duras, tous, ni religieux, ni profane, ni case, d’abord des mots, des idées, chair contre chair, de nudité à nudité, libre, confiant en la fécondité, l’étincelle des peaux contre peaux, fraternellement.

Pierre